FJORD
❤️❤️❤️💛
Une œuvre glaciale qui dérange autant qu’elle fascine…

Il y a des films qui ne se contentent pas de se terminer avec le générique. Ils s’installent en nous, résonnent et nourrissent la réflexion bien après la projection. Fjord appartient clairement à cette catégorie. C’est une œuvre qui ne cherche pas à séduire immédiatement, mais qui marque par l’empreinte qu’elle laisse.
Le film aborde un sujet particulièrement sensible, celui de la violence faite aux enfants, avec une nuance déconcertante. Rien n’est jamais frontal, rien n’est totalement évident, et c’est précisément cette retenue qui rend l’expérience troublante. En refusant toute simplification, le film installe un malaise diffus qui ne quitte jamais vraiment le spectateur.
Ce refus de trancher est au cœur du film. Christian Mungun ne prend jamais réellement parti, et cette posture le rend profondément dérangeant, parfois même agaçant. On attendrait presque qu’il désigne un responsable ou qu’il oriente le regard, mais il s’y refuse constamment. Ce côté volontairement “malaimable” finit pourtant par s’imposer comme une véritable force, tant il oblige à rester actif face au film.
En rejetant le manichéisme, le récit évolue dans une zone grise permanente où chaque position semble à la fois compréhensible et discutable. Le spectateur n’est jamais invité à juger les personnages, mais plutôt à interroger ses propres certitudes. Le film met ainsi en tension deux visions du monde opposées, celle d’une famille religieuse et conservatrice convaincue d’agir avec justesse, et celle d’institutions progressistes inscrites dans une société norvégienne très normative. Entre ces deux pôles, aucun arbitrage clair n’est proposé, laissant chacun libre de construire son propre regard.
Au fil de cette confrontation, de nombreux thèmes émergent et s’entrecroisent. Les valeurs familiales, la place de la religion dans la société, les questions d’éducation ou encore l’homosexualité viennent enrichir un récit qui ne cesse de complexifier ses enjeux. Le réalisateur semble constamment chercher à placer le spectateur face à des dilemmes moraux, le maintenant dans une position inconfortable dont il ne peut s’extraire.
Cette distance se retrouve également dans la mise en scène, d’une froideur assumée. L’image, la photographie et le rythme participent à créer une atmosphère austère, presque clinique. Les plans s’étirent, souvent fixes ou construits en plans-séquences, mais surtout ce choix radical de ne jamais recourir au gros plan accentue encore cette prise de distance. L’attachement aux personnages s’en trouve limité, comme si le film refusait toute identification trop immédiate. Il va même jusqu’à esquiver leurs émotions les plus intimes, les filmant parfois de dos au moment où elles affleurent, empêchant toute facilité émotionnelle.
Dans ce dispositif très maîtrisé, les acteurs occupent une place essentielle. Renate Reinsve confirme, une fois encore depuis Julie (en 12 chapitres), sa capacité à incarner des personnages avec une précision et une justesse remarquables. Face à elle, Sebastian Stan, méconnaissable, surprend par une composition tout en ambiguïté, rendant son personnage de père difficile à cerner, presque insaisissable. Les enfants, quant à eux, impressionnent par leur naturel et leur crédibilité, contribuant largement à l’intensité du film.
Malgré la richesse de son approche et cette volonté constante de nuance, je dois reconnaître avoir été personnellement gêné par la manière dont est traitée l’aide sociale à l’enfance. C’est un ressenti subjectif, mais j’ai eu le sentiment que le regard porté sur la représentante manquait parfois de l’équilibre que le film parvient à maintenir ailleurs. Par moments, sa caractérisation m’a semblé plus dure, presque appuyée, ce qui crée une légère rupture avec la subtilité globale du récit et m’a tenu à distance sur certaines scènes (sans parler du fait qu’évidement, elle n’a pas d’enfant, donc ne comprend pas de quoi elle parle…)
Au final, Fjord s’impose comme un film glacial et volontairement dérangeant, qui ne cherche jamais à rassurer. Il questionne, bouscule et s’installe durablement dans l’esprit du spectateur, au point de risquer de le hanter bien après le visionnage.

