LE TESTAMENT D’ANN LEE
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Quand la ferveur religieuse devient une expérience de cinéma.

La réalisatrice Mona Fastvold a co-écrit Le Testament d’Ann Lee avec son mari Brady Corbet, à qui l’on doit notamment The Brutalist (qu’ils avaient déjà co-écrits ensemble). Par certains aspects, les films semblent presque dialoguer. Chacun suit le destin d’un personnage entièrement dévoré par une obsession (la foi pour Ann Lee, l’architecture pour le film de Corbet) qui part vers les États-Unis porté par une forme de rêve américain.
Le parallèle est d’autant plus frappant que ces deux œuvres sont de vastes fresques historiques alors qu’elles ont été réalisées avec des budgets relativement modestes. Pourtant, à l’écran, les images impressionnent : la précision de la mise en scène, la direction artistique et la photographie donnent au film une ampleur et une densité visuelle remarquables.
Dans Le Testament d’Ann Lee, Amanda Seyfried est clairement le plus grand atout du film. Elle livre une interprétation d’une intensité rare, au point qu’il est surprenant de ne pas l’avoir vue apparaître dans la course aux Oscars. Elle incarne la fondatrice du mouvement sectaire des Shakers avec une présence presque physique. Son jeu repose moins sur les dialogues que sur le corps et le regard : les gestes rigides, les moments de transe, la tension permanente qui traverse le personnage donnent l’impression d’une femme habitée par une foi brûlante. L’actrice maintient constamment une ambiguïté troublante : Ann Lee apparaît tour à tour comme une visionnaire inspirée ou comme une femme brisée par les épreuves.
Car le film baigne dans une ambiance âpre et rugueuse. La reconstitution historique ne cherche jamais l’effet spectaculaire : tout est austère. Décors dépouillés, intérieurs sombres, communautés religieuses soumises à une discipline sévère. On ressent la dureté de l’époque et la pression morale qui pèse sur les individus.
Le film insiste également sur la succession d’épreuves qui marquent la vie d’Ann Lee.. Sa foi apparaît alors comme une réponse à la souffrance, une manière de donner un sens à une existence marquée par la perte et la brutalité. C’est cette accumulation d’événements qui fait naître l’ambiguïté centrale du film : illumination mystique ou basculement progressif dans la folie.
La mise en scène de Mona Fastvold traduit cette tension intérieure par une photographie qui évoque souvent les tableaux du Caravage. Les visages émergent de l’ombre, sculptés par la lumière des bougies, et certains plans semblent parfois figées comme des tableaux religieux. Ce clair-obscur confère au film une dimension spirituelle mais aussi tragique.
Les séquences musicales prennent alors une dimension essentielle. Même si la partition musicale est particulièrement réussie, ces scènes ne sont pas là uniquement pour embellir le film. Dans la tradition des Shakers, le chant et la danse sont une manière de communier avec Dieu. La réalisatrice filme ces moments comme des expériences collectives : les corps tournent, les voix s’élèvent et la communauté entre dans une forme de transe. Ces scènes deviennent l’expression la plus directe de la ferveur religieuse.
Enfin, le film adopte entièrement le point de vue de son héroïne et refuse de la juger, ce qui peut rebuter certains spectateurs. Les visions mystiques ne sont jamais expliquées ni contredites. Le spectateur est plongé dans la perception d’Ann Lee, partagé entre la possibilité d’une révélation divine et celle d’un esprit peu à peu englouti par la folie.
Au final, Le Testament d’Ann Lee est un film exigeant qui s’éloigne résolument des standards narratifs habituels. Par son rythme contemplatif, son esthétique inspirée de la peinture religieuse et la performance habitée de Amanda Seyfried, il propose une œuvre singulière. Un cinéma radical dans sa forme, original dans son approche et fascinant dans l’expérience qu’il offre au spectateur.

