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CHIMÈRE

CHIMÈRE

❤️❤️❤️❤️💛

Mélange délicat entre drame poignant, poésie lumineuse et humour noir mordant.

Théâtre des Halles - 14h00 relâche les 8, 15, 22 juillet

Chimère confirme une nouvelle fois la singularité du travail de Frédérique Voruz, qui, après m’avoir déjà impressionné avec Le Grand Jour, récidive ici avec une œuvre d’une grande finesse. Elle y déploie une écriture subtile, qui entremêle avec aisance dramaturgie, poésie, fantaisie et humour, tout en construisant une mise en scène inspirée, basculant constamment entre concret et imaginaire. Car plutôt que de céder à la tentation du mélodrame larmoyant ou d’une ironie désabusée, elle choisit délibérément la voie du conte de fées contemporain.

On y suit le parcours de Stella et Neven, engagés dans le long chemin de la PMA. À travers leur histoire, la pièce aborde le thème universel du désir d’avoir un enfant, avec tout ce qui l’accompagne : les rêves, les attentes immenses, mais aussi les doutes, les tensions et les conflits qui viennent fragiliser le couple. Ce cheminement intime devient peu à peu une véritable traversée émotionnelle, où l’amour est sans cesse mis à l’épreuve.

Au cœur du récit, Stella, qui porte littéralement le spectacle. Rafaela Jirkovsky livre une prestation d’une grande justesse, à la fois fragile et intense — sans parler de sa sublime voix qui vient nous foudroyer lorsqu’elle se met à chanter... Elle incarne avec précision les oscillations du parcours de PMA, entre espoir, épuisement et vertige intime, et devient le point d’ancrage du spectateur dans ce cheminement éprouvant.

Face à elle, son compagnon, interprété par Yuriy Zavalnyouk, offre un contrepoint extrêmement maîtrisé. Son jeu met en lumière une dimension souvent moins visible du parcours du père : même s’il n’est pas soumis physiquement aux mêmes épreuves, il traverse lui aussi une réalité psychologique dense, faite d’impuissance, de culpabilité et de tension silencieuse. Ce déséquilibre dans l’expérience du désir d’enfant nourrit un axe dramatique particulièrement fin.

Mais, Frédérique Voruz, déjà à l’origine de la pièce, incarne aussi à la fois la fée et l’infirmière, et s’impose comme une véritable révélation.Par l’intensité de son jeu et une présence scénique magnétique, elle donne à chacune de ses apparitions une force singulière. Elle passe avec aisance du registre symbolique à l’incarnation concrète du monde médical, tout en insufflant un humour cynique et irrésistible qui déclenche régulièrement des moments de rire francs, presque salvateurs.

Cette construction des personnages s’inscrit dans une dynamique globale où la pièce refuse constamment de se figer dans un seul registre. Les ruptures de ton sont maîtrisées avec précision, faisant basculer le récit du drame intime à la comédie, souvent teintée d’un humour noir particulièrement efficace. Ce jeu d’équilibriste donne au spectacle une respiration permanente, où le rire n’efface jamais totalement la gravité, mais l’accompagne.

La mise en scène repose sur une circulation continue entre réel et imaginaire, donnant à Chimère des allures de fable contemporaine. La scénographie, volontairement minimaliste, s’appuie sur quelques éléments symboliques très forts : notamment ce cercle de sable, représantant le ventre de la mère, devenu un espace à la fois intime, protecteur et fantasmé, autour duquel semble graviter tout le récit. Les jeux de lumière, d’une grande précision, sculptent l’espace et accompagnent les transitions entre les différents niveaux de réalité. Certaines séquences basculent pleinement dans l’onirisme ou le décalage, ouvrant des respirations presque hors du temps.

Sans jamais fuir la complexité de son sujet, la pièce conserve aussi une dimension parfois pédagogique, détaillant avec clarté les différentes étapes de la PMA. Cette explicitation ancre le récit dans une réalité concrète, parfois technique, mais toujours traversée par l’humain.

Ce qui demeure le plus marquant, c’est la capacité de Chimère à créer un lien très fort avec le public. Les situations de couple — doutes, tensions, incompréhensions, disputes — résonnent avec une grande universalité. Le cœur émotionnel du spectacle réside précisément dans cette tension intime au sein de ce couple face au désir d’enfant : la relation entre Stella et son compagnon, constamment mise à l’épreuve par le parcours de PMA, où se mêlent amour, fatigue, incompréhension et espoir tenace.

Porté par la qualité de l’écriture, le spectacle alterne entre monologues d’une grande beauté, dialogues souvent très drôles et scènes de vie de couple d’une justesse remarquable.

Enfin, la dimension sonore joue un rôle essentiel. La musique et les bruitages joués en direct par les deux autres comédiens donnent au spectacle une texture vivante, presque organique. Ce travail en live accompagne les bascules émotionnelles et renforce l’impression d’un récit en perpétuelle transformation.

Au final, Chimère s’impose comme une œuvre profondément cohérente et habitée, qui réussit le pari délicat de traiter un sujet intime et potentiellement douloureux sans jamais sombrer dans le pathos. En choisissant la voie du conte de fées contemporain, elle transforme ce parcours en une traversée lumineuse, parfois dure, mais portée par une forme d’élan et d’espérance…

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