L’ÊTRE AIMÉ
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Sorogoyen transforme un tournage en champ de bataille émotionnel.

Ce qui frappe immédiatement dans L’Être aimé, c’est à quel point son point de départ évoque celui de Valeurs sentimentales : dans les deux cas, un père absent tente de renouer avec sa fille en la faisant jouer dans son nouveau film. Mais Rodrigo Sorogoyen y injecte quelque chose de plus brut, de plus amer, fidèle à la dureté de sa filmographie.
Dès l’ouverture, le cinéaste impose son style, avec une longue scène de retrouvailles au restaurant, et un sens de la mise en scène exemplaire : un champ-contrechamp où les visages empiètent constamment l’un sur l’autre dans le cadre, traduisant à lui seul toute la complexité de la relation père-fille.
Sorogoyen prouve une nouvelle fois que l’une des grandes forces de son cinéma est sa maîtrise pour raconter les choses par l’image. Il privilégie des scènes souvent étirées, qui installent un inconfort latent ou une tension presque insoutenable. Le meilleur exemple reste cette scène de tournage autour d’un repas, qui restera gravée par la puissance qu’elle dégage et la manière dont elle fait basculer le film.
Dans cette relation père-fille, minée par la rancœur, tout passe moins par le dialogue que par les silences et les regards. Ils se parlent, mais restent constamment dans la méfiance, incapables de baisser la garde, se cherchant du regard sans jamais vraiment se trouver. Sorogoyen accentue encore cette complexité par l’usage du noir et blanc, ainsi que par des changements de formats et de grains, qui traduisent les variations émotionnelles et la fragilité du lien. Un procédé parfois trop appuyé, là où son cinéma sait habituellement se montrer plus subtil.
Mais si la mise en scène est l’un des grands atouts du film, il repose tout autant sur la direction d’acteurs, domaine dans lequel Sorogoyen excelle une nouvelle fois. Il pousse ses interprètes dans des zones de jeu extrêmement fines et instables, avec une justesse remarquable.
Victoria Luengo est une véritable révélation. Elle impressionne par sa retenue et sa capacité à faire exister une colère sourde sans jamais la surjouer. Elle incarne cette fille constamment sur la défensive, mais traversé de failles profondes.
Face à elle, Javier Bardem est tout simplement fascinant. Il incarne un père à la fois terrifiant et parfois profondément attachant, capable de basculer en une fraction de seconde. Il dégage une chaleur et un charme indéniables, toujours rattrapés par quelque chose de plus sombre et inquiétant. Bardem joue cette ambiguïté avec une maîtrise impressionnante et s’impose clairement comme un sérieux prétendant à la palme du meilleur acteur.
Avec L’Être aimé, Sorogoyen confirme son talent rare : celui de filmer les relations humaines avec une maîtrise absolue de la tension, où mise en scène, cadre et jeu des acteurs deviennent indissociables. Un cinéma exigeant, parfois jusqu’à l’excès, mais d’une intensité qui ne laisse jamais indifférent.

